Un simple mouvement naval, resté secret pendant plus de deux mois, est en train de bousculer le débat politique espagnol. Selon des révélations relayées cette semaine, des navires de la Marine royale marocaine ont pénétré les eaux proches de Ceuta les 30 et 31 juillet dernier, dans une opération que le gouvernement de Pedro Sánchez n’a dévoilée devant le Parlement qu’environ soixante-quinze jours plus tard.
Le silence prolongé de Madrid, davantage que l’incident lui-même, alimente désormais la polémique. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’informer les députés ? Et pourquoi la révélation survient-elle précisément au moment où le roi Felipe VI effectuait une visite dans les présides de Ceuta et Melilla, un geste hautement symbolique dans le contentieux hispano-marocain ?
Le général espagnol à la retraite Miguel Ángel Ballesteros, ancien responsable du renseignement national, a qualifié la manœuvre marocaine de « très dangereuse », l’inscrivant dans ce qu’il appelle une « stratégie hybride » destinée à faire pression sur Madrid sur le dossier de Ceuta et Melilla. Pour lui, le calendrier de la divulgation n’est pas anodin et traduit un malaise réel au sein de l’exécutif espagnol.
Côté marocain, l’analyse est tout autre. L’universitaire et expert en sécurité Ahmed Eddardari estime que ces bâtiments exerçaient simplement un droit souverain dans des eaux marocaines, dans le cadre de missions de sécurité maritime et de lutte contre la contrebande, une activité routinière plutôt qu’une provocation. Selon lui, le silence prolongé de Madrid s’explique par le dilemme dans lequel se trouve Pedro Sánchez : préserver la relation stratégique avec Rabat, consolidée depuis la reconnaissance par l’Espagne du plan d’autonomie comme base de règlement du dossier du Sahara, tout en évitant de donner l’image d’un gouvernement mou face aux voix nationalistes qui réclament une posture plus ferme sur la souveraineté des deux présides.
Eddardari résume la doctrine marocaine par une formule désormais reprise dans les médias du Royaume : celle d’une « souveraineté silencieuse », qui ne cherche pas l’esclandre diplomatique mais affirme, par les faits, que les eaux entourant Ceuta relèvent de l’espace maritime marocain.
Au-delà de la polémique espagnole, l’épisode illustre la confiance accrue de Rabat dans l’affirmation de ses droits maritimes et territoriaux, dans un contexte où le dossier du Sahara marocain connaît une dynamique diplomatique favorable au Royaume sur la scène internationale. Pour de nombreux observateurs, cette assurance nouvelle marque un tournant dans la manière dont le Maroc entend désormais faire valoir sa souveraineté, sans attendre l’aval de ses partenaires européens.
