Harcèlement sexuel dans l’armée allemande : un système accusé d’échec

Sina F. avait dix-neuf ans lorsqu’elle a rejoint les rangs de la Bundeswehr, l’armée allemande, portée par l’idée de servir son pays. Quelques mois plus tard, elle racontait à des chercheurs un tout autre récit : des attouchements non consentis de la part d’un supérieur hiérarchique, puis des mois de brimades et de menaces de la part de collègues lorsqu’elle a osé en parler. Son témoignage, recueilli dans le cadre d’une étude universitaire, vient alimenter un débat de plus en plus difficile à étouffer au sein de l’institution militaire allemande.

Le harcèlement sexuel dans l’armée allemande n’est pas un phénomène isolé, selon les chercheurs qui suivent ce dossier depuis plusieurs années. Karen Hagemann, chercheuse rattachée à un centre d’étude sur le genre et la défense basé dans la région berlinoise, pointe du doigt des mécanismes de signalement jugés largement insuffisants. Elle appelle à une position claire de la hiérarchie, une formation ciblée du personnel, des canaux de plainte dédiés et des politiques qui protègent les victimes plutôt que les auteurs des faits.

Les chiffres, eux, racontent une partie de l’histoire. Le nombre de plaintes déposées est passé de 413 en 2024 à 472 en 2025, une hausse que les spécialistes attribuent autant à une dégradation du climat qu’à une plus grande volonté de porter ces affaires devant la hiérarchie. Car la sous-déclaration demeure massive : beaucoup de militaires redoutent encore que dénoncer un supérieur ne compromette leur carrière.

Pour l’historien militaire Sönke Neitzel, le constat est sans appel : l’intégration des femmes au sein de la Bundeswehr a échoué. Les femmes ne représentent aujourd’hui que 13,6 % des effectifs, et sont parfois perçues, selon lui, comme des éléments déstabilisateurs dans un environnement encore largement dominé par les hommes.

Du côté du ministère de la Défense, on affirme prendre la mesure du problème. L’amiral Tobias Abrie a reconnu que les structures actuelles méritaient d’être réexaminées, afin de garantir que la politique de tolérance zéro affichée par Berlin se traduise réellement sur le terrain. L’Allemagne s’est fixé un objectif ambitieux : porter la part des femmes dans ses rangs à 20 %, dans un contexte sécuritaire européen de plus en plus tendu. Encore faut-il, soulignent les observateurs, que l’institution offre d’abord un environnement où ces femmes se sentent en sécurité.

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